"Le livre noir" d'Orhan Pamuk
N'attendez pas de trouver dans ce billet une éxégèse concise et complète de cet ouvrage complexe et foisonnant, fruit de l'imagination fertile et tortueuse du grand écrivain turc. C'est une tâche bien au dessus de mes capacités d'autant plus qu'une seule et unique lecture m'apparait très insuffisant pour saisir l'organisation labyrinthique de cette oeuvre volumineuse. Voici, malgré tout, quelques réflexions et suppositions concernant cette étrange et luxuriante entité littéraire.Tout d'abord, ce récit se déroule, non au temps de la grandeur de l'empire ottoman auquel nous avait accoutumé l'auteur, comme dans "Le château blanc" ou "Mon nom est rouge", mais à une époque beaucoup plus récente où les rues d'Istanbul enneigées et voilées constamment d'une brume bleu marine abritent le va-et-vient d'engins motorisés et le spectre des coups d'Etat militaires fomentés à répétition.
Ce "livre noir" est un roman de même couleur, une manifestation tératologique du roman policier, où l'auteur s'évertue à ne délivrer aucun indice au lecteur, bien au contraire. Dans le cadre de cette non-enquête, évolue un aréopage de personnages dépourvus de toute identité clairement définie. Là, est le coeur de cette oeuvre comme ne cesse de l'asséner l'antienne inlassablement répétée par les acteurs de ce drame affirmant la difficulté première et extrême d'être soi-même. Les protagonistes de cette histoire sont en effet déchirés entre ce qu'ils ont conscience d'être et ce qu'ils désirent être, aspirations conduisant certains d'entre eux à vouloir adopter l'identité d'un de leurs proches. Leur identité est ainsi kaléidoscopique et confondante, comme construite par un jeu de miroirs dont les reflets respectent des axes de symétrie aux propriétés variables.
A ce principe complexe présidant à la construction des personnages, vient, quasiment invisible et en arrière-plan, s'ajouter un jeu nourri de certains des préceptes de l'arithmosophie, exercice pratiqué en des temps aujourd'hui disparus par les adeptes de certains courants mystiques des réligions révélées comme l'houroufisme, pour l'Islam, intimement lié aux soufis. Chaque lettre, chaque mot, chaque phrase possède ainsi un visage propre mais s'offre à une infinité d'interprétations et chaque visage arbore de la même manière un ensemble de lettres aux significations absconses et multiples. Lire devient ainsi un biais pour découvrir et constituer sa propre image, son propre être; exister, c'est, à l'inverse, donner à lire un ensemble de significations plus ou moins ésotériques.
Ces malheureuses et fades assertions jetées à la va-vite n'épuisent en aucune façon l'incroyable richesse de ce livre noir qui, en plus de son étonnante et déroutante construction sur le plan formel, aborde une infinité de thèmes qui'ls soient politiques, historiques ou bien encore philosophiques. Inutile de dire enfin, et pourtant je vais me complaire dans l'affirmation de cette évidence, que parvenir à élaborer un tel foisonnement poétique d'images et d'idées nécessite de posséder à la perfection l'art d'écrire. Pourtant, je déconseillerai d'aborder Pamuk par ce titre, sa densité et sa complexité pouvant se révéler rebutante en dépit de la beauté de la langue utilisée.
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